Texte Daniel Payot

Professeur d’esthétique et de théorie des arts à l’université Marc Bloch (Strasbourg)

 « Topographie de uma cidade grande ».  2015-2026

« Les objets qu’expose Dominique Kippelen ne sont pas seulement des objets. Ce sont des paroles et des cris, des larmes et des rires, des colères et des espérances, des regrets et des mots d’amour.

Le bois dont ils sont faits n’est pas seulement du bois. C’est aussi un langage, une syntaxe, gîte accueillant et incitatif que viennent pour un temps habiter une multitude d’idiomes différents.

Les espaces dans lesquels ils se trouvent réunis ne sont pas seulement des espaces. Ce sont aussi des récits, des contes, des légendes. La topographie qui les agence est une constellation d’histoires, qui en elle se côtoient, se traversent, se mélangent, se heurtent ou s’allient. Elles parlent de local et d’universel, d’intime et de commun, de petit et de grand, de proche et de lointain, de coins de table qui sont aussi des mondes.

Chaque objet est unique comme un visage, et chacun est aussi élément parmi d’autres d’un réseau, d’un entrecroisement, d’une composition. Chacun résiste de toute son irréductible personnalité à sa dilution dans une totalité écrasante, mais son identité n’est jamais absolue, car il sait n’exister que par les relations qu’il entretient avec les autres objets à côté desquels il se trouve engagé. Son allure, sa texture, ses formes et ses gestes parlent à la fois de lui et de tous ces autres dont il est voisin ou auxquels il fait écho.

Écoutez bien ! cette Topografía de una citade grande, sous ses apparences d’installation fixe et muette, est un remuement de phrases, une immense conversation, un échange infini de mots et de fragments qui s’émiettent et se répandent. Chaque locuteur adresse dans sa langue joies et soucis, attentes et chagrins, frustrations et gratitudes ; chacun reçoit des autres langues les bonheurs et inquiétudes qui s’y disent.

Cette topographie est un théâtre, lieu d’ententes et de malentendus, d’approbations et d’incompréhensions, de déclarations et d’expectatives. Un théâtre d’avant sa fixation dans l’écriture, d’avant sa signature par quelque dramaturge inspiré. Un théâtre qui se construit patiemment, au fil des voyages, des rencontres, des événements, des occasions, des surprises. Un théâtre qu’inventent, amplifient, modifient peu à peu de très nombreux participants, depuis des aires géographiques, linguistiques, sociales et politiques hétérogènes.

Comment parvenir à donner la parole à un plateau à ce point bigarré ? Il y faut sans doute une attention particulière prêtée à la diversité, à ce qui ne revient pas au même, aux aventures singulières que racontent les innombrables récits sollicités. Il y faut aussi sans doute une écoute patiente des remous propres à chaque objet : loin de se réduire à l’immobilité physique qu’on en perçoit d’abord, il est aussi trajet, passage d’un état à un autre, d’un moment à un autre, d’une émotion à une autre.

Alors ces choses-là parlent et bougent. Chacune est un migrant traversant des espaces et des temps différents. Toutes nous invitent à passer à notre tour, sans interdits, sans frontières.

Les objets qu’expose Dominique Kippelen sont des images mobiles, des allégories, des navigations. Chaque morceau de bois, bout de nature, est aussi une clef pour entrer dans les immensités du monde humain. »