Daniel Payot, Professeur d’esthétique et de théorie des arts à l’Université Marc Bloch (Strasbourg)
« Les objets qu’expose Dominique Kippelen ne sont pas seulement des objets. Ce sont des paroles et des cris, des larmes et des rires, des colères et des espérances, des regrets et des mots d’amour.
Le bois dont ils sont faits n’est pas seulement du bois. C’est aussi un langage, une syntaxe, gîte accueillant et incitatif que viennent pour un temps habiter une multitude d’idiomes différents.
Les espaces dans lesquels ils se trouvent réunis ne sont pas seulement des espaces. Ce sont aussi des récits, des contes, des légendes. La topographie qui les agence est une constellation d’histoires, qui en elle se côtoient, se traversent, se mélangent, se heurtent ou s’allient. Elles parlent de local et d’universel, d’intime et de commun, de petit et de grand, de proche et de lointain, de coins de table qui sont aussi des mondes.
Chaque objet est unique comme un visage, et chacun est aussi élément parmi d’autres d’un réseau, d’un entrecroisement, d’une composition. Chacun résiste de toute son irréductible personnalité à sa dilution dans une totalité écrasante, mais son identité n’est jamais absolue, car il sait n’exister que par les relations qu’il entretient avec les autres objets à côté desquels il se trouve engagé. Son allure, sa texture, ses formes et ses gestes parlent à la fois de lui et de tous ces autres dont il est voisin ou auxquels il fait écho.
Écoutez bien ! cette Topografía de una citade grande, sous ses apparences d’installation fixe et muette, est un remuement de phrases, une immense conversation, un échange infini de mots et de fragments qui s’émiettent et se répandent. Chaque locuteur adresse dans sa langue joies et soucis, attentes et chagrins, frustrations et gratitudes ; chacun reçoit des autres langues les bonheurs et inquiétudes qui s’y disent.
Cette topographie est un théâtre, lieu d’ententes et de malentendus, d’approbations et d’incompréhensions, de déclarations et d’expectatives. Un théâtre d’avant sa fixation dans l’écriture, d’avant sa signature par quelque dramaturge inspiré. Un théâtre qui se construit patiemment, au fil des voyages, des rencontres, des événements, des occasions, des surprises. Un théâtre qu’inventent, amplifient, modifient peu à peu de très nombreux participants, depuis des aires géographiques, linguistiques, sociales et politiques hétérogènes.
Comment parvenir à donner la parole à un plateau à ce point bigarré ? Il y faut sans doute une attention particulière prêtée à la diversité, à ce qui ne revient pas au même, aux aventures singulières que racontent les innombrables récits sollicités. Il y faut aussi sans doute une écoute patiente des remous propres à chaque objet : loin de se réduire à l’immobilité physique qu’on en perçoit d’abord, il est aussi trajet, passage d’un état à un autre, d’un moment à un autre, d’une émotion à une autre.
Alors ces choses-là parlent et bougent. Chacune est un migrant traversant des espaces et des temps différents. Toutes nous invitent à passer à notre tour, sans interdits, sans frontières. Les objets qu’expose Dominique Kippelen sont des images mobiles, des allégories, des navigations. Chaque morceau de bois, bout de nature, est aussi une clef pour entrer dans les immensités du monde humain. »

Présentation du projet voyageur « Topografia de uma cidade grande » a vu le jour en 2015 à São Paulo (+ de mille pièces à ce jour en 2026) a déjà rencontré des habitants du quartier de Changwon à MASAN (Corée du Sud 2019) les Étudiants et artistes de l’université FAAP, SAO PAULO, RIO de Janeiro (Brésil 2015), les habitants à Los Angeles et Pasadena (USA 2018), les Étudiants de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture ENSAS, Strasbourg (avril 2021), et les lieux d’exposition de l’installation finale : le Musée Shuim à Séoul (Corée du Sud 2019), l’Ososphère Strasbourg (2015), le Bastille Design Center, Paris (2018), the Armory Center of the Arts, Pasadena (2017), Los Angeles, Cill Rialaig, Kerry, Irlande. A chaque nouvelle rencontre est créée une nouvelle installation des pièces dans l’espace d’accueil.
Présentation : Le dispositif participatif itinérant questionne la représentation contemporaine de l’espace d’une ville, d’un territoire, sa nature profonde à travers ses dimensions sociales, historiques, poétiques, spirituelles…
« Topografia de uma cidade grande » subit des transformations au gré du courant, au gré des pays et des contrées traversés, s’enrichit à chaque nouvelle étape du voyage grâce à la rencontre des habitants des villes, des forêts, des campagnes, des zones « intermédiaires », des zones « incertaines ». Le projet s’adresse à des groupes de personnes tels que des étudiants architectes ou en arts ou design, des associations des villages, toutes personnes enthousiastes à partager durant un temps donné l’aventure, l’expérience unique que permet « Topografia de uma cidade grande. »
Les participants aux ateliers vont proposer sous forme de dessins, croquis, schémas ou petits textes, l’expérience qu’ils ont de leur ville, une sensation qu’ils possèdent au fond d’eux. À partir de leurs suggestions, la fabrication d’une petite oeuvre est lancée, fabriquées en bois local, soit par l’artiste, soit par un intervenant extérieur soit par l’habitant lui même (si le contexte rend la chose possible). Les formes vont jouer sur différents états du bois : naturel, brûlé, éclaté arraché, ou en cendres, si ce choix procède d’un sens particulier par rapport à la nature du lieu. Les formes sont toujours de taille réduite : 8cm x13cm x7cm par pièce.
• Protocole de fabrication à l’attention des participants. Tracer au crayon sur une feuille, un dessin, un croquis, un schéma, une note ou un signe graphique d’une manière très simple qui est votre proposition de formes. Ces formes peuvent se référer à l’architecture, à l’alimentation, aux monuments, à la signalétiques, à des formes naturelles, à un objet personnel ou appartenant à la collectivité, formes visibles dans le paysage ou des formes invisibles que l’on connait ou que l’on ressent. Elle possède une dimension réelle, ou imaginaire, ou rêvée. Après les ateliers les pièces sont numérotées puis intégrées à la collection appartenant à « Topografia de uma cidade grande »
• La collection comprend à ce jour 1066 pièces. Par exemple les pièces brésiliennes de Sao Paulo sont en Pau Brazil (rouge), Palissandre (brun foncé), Amarante (violet), Padouck, Bois de rose, Imbuia, Cedro, Jacarandà, Ebène, Jequitiba rosa – et Compensado. Les pièces de Rio de Janeiro sont en Gonçalo-alves, Peroba rosa, Pinho, Pinho de Riga (Lithiania), Madeira Recuparado, Madeira de Rua.
• La présentation sur le mode d’une installation à la fin des ateliers. Présentation contextuelle à chaque fois différente. La dimension des pièces en bois (petits formats) est choisie dans le but du voyage. Ainsi quasiment toutes les pièces (sauf les plus lourdes et les plus fragiles) peuvent voyager aisément, peuvent être présentées au public dans chaque lieu d’intervention. L’installation prendra une ampleur considérable de par la variété des propositions des habitants, et les déplacements successifs du dispositif.
